IM ANOUNEUSS SERGE E

EN ARMÉNIE, J’ÉTAIS UN PEU UN ÉTRANGER, ALORS QUE J’ÉTAIS NÉ LA-BAS.

L’HISTOIRE DE SES PARENTS

 

 

L

es Parents de Serge sont nés en France. Leurs grands-parents avaient immigré après le génocide de 1915. En 1947, ils ont été obligés de repartir en Arménie avec leurs parents, comme les Juifs sont repartis en Israël. Tous les Arméniens ont été rappelés, parce que Staline voulait repeupler l’Arménie. Il a été dévoilé, récemment que si l’Arménie ne comptait pas 1 million d’habitants à l’époque, elle ne pouvait prétendre être une République, mais seulement une fédération. Ses parents ont donc servi de « faire-valoir » selon Serge. À ce moment, la déchirure était totale, sa mère avait 10 ans et son père, 17. Ils se sont retrouvés dans le même village en Arménie et se sont mariés dix ans plus
tard. Lui est donc né de ce voyage. « J’aurai pu naître en France. ». La famille Avédikian est d’origine Arménienne, mais la France les a marqués. Serge a donc déjà un rapport avec la France, un peu mythique, mais factuel aussi. Quand ses parents voulaient se dire des secrets, ils se parlaient en français. Ils lisaient en français. Ils auraient souhaité rester en France. « Le regret était total. » Ils étaient enfants quand ils sont partis pour l’Arménie, et n’étaient donc pas responsables de ce départ. Ils ont tout fait pour repartir, et d’ailleurs ils ont réussi. Pour eux, leur pays était la France où ils étaient né. D’après Serge, même s’ils n’ont pas retrouvé la France qu’ils avaient laissée, ils ont toujours été très heureux ici.
Aujourd’hui sa mère (veuve) retourne de temps en temps en Arménie..Dans leurs têtes, ils sont complètement français, même s’ils n’ont jamais oublié qu’ils étaient arméniens.
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SON ENFANCE A EREVAN

 

 

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é en 1955 à Erevan, Serge a reçu une éducation soviétique en premier lieu. Mais ses parents ont fait le choix de l’envoyer à l’école française, car ils avaient en permanence l’espoir de repartir en France. Après Kroutchev, dans les années 60, un système a été mis en place pour que les Arméniens puissent repartir dans le pays qui les avait accueillis. La famille Avédikian a attendu 8 ans avant de pouvoir « retourner » …  
En famille « Moi, je vivais ma vie d’adolescent avec les Arméniens dit « indigènes ». C’est à dire, ceux dont les parents étaient nés en Arménie, des Caucasiens. Moi j’étais un Arménien frère, un peu comme les Pieds Noirs ici, un Arménien venu d’ailleurs. J’ai toujours eu cette opposition, d’être un peu un étranger. En Arménie, j’étais un peu un étranger, alors que j’étais né là – bas. ». Leur richesse, si elle n’était pas forcément pécuniaire, était surtout
culturelle, à travers cet attachement pour la France. Ils avaient d’autres mœurs : « Moi j’ai vécu à cheval là – dessus, tout en étant totalement de Erevan. »
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SON ARRIVÉE EN FRANCE

 

 

L

e 1er décembre 1970 (jour de son anniversaire), ils partent en France. Une nouvelle page se tourne. L’arrivée en France a été une grande joie, une rêverie pour Serge : « c’était le pays de mes parents, de leur éducation. Je ne parlais pas couramment, mais j’avais les oreilles remplies par mes parents. » Il ne sentait pas du tout de la culture de la Diaspora. « Les Arméniens de France me paraissaient des étrangers, même s’ils parlaient arménien. Ils étaient pour moi, de faux Français. Ce n’était pas des Arméniens, ce n’était pas des Français. Moi justement, j’étais totalement encore là – bas, mais dans mon esprit, j’étais déjà là. Pour moi j’étais plus Français qu’eux. Parce qu’eux ont toujours cherché à garder leur « Arménité », du moins entre eux. C’était une sorte d’esbroufe pour exister quelque part, alors qu’ils étaient plutôt vachement bien intégrés. Je sentais qu’ils gardaient quelque chose d’arménien, mais qui sonnait faux pour moi. ». Selon Serge, les Arméniens sont assez réservés de nature, mais très chaleureux. Ce qui l’étonne en France, c’est à la fois cet individualisme plus marqué, et cette chaleur quelque peu « superficielle », quand les Français « se font la bise pour un oui, pour un non. » Ces 1ères années
sont particulières, parce qu’il fait un travail d’intégration totale, il ne se sent pas si proche des Arméniens de France. « Je n’avais rien à revendiquer. Je ne ressentais pas leur besoin de s’affirmer arménien. »

En arrivant en 3è à Meudon la Forêt, il se dit Arménien, pas d’origine arménienne. « On est ou on n’est pas. Ça les étonnait que je parle français, et que je sois si intégré. » « J’ai eu mon BEPC au bout de 6 mois après mon arrivée. On était quatre à l’avoir, et j’en faisais partie. »

On le repère dans le foot (il a joué en équipe nationale en Arménie), mais c’est le théâtre qui prend rapidement le dessus : les émotions, les sentiments, la langue, exprimer les choses, dire les choses. En Arménie, cette volonté d’expression était déjà en lui. Son père chantait, et Serge faisait déjà du théâtre en amateur. « Ça me plaisait terriblement d’apprendre des textes en Français. Ca devenait un enjeu. » Il a beaucoup travaillé seul pour parvenir à interpréter des rôles de la tragédie française. Il se met à jouer en public très rapidement grâce à un professeur qui avait une troupe. En 1976, il ressent une folle envie de monter sa propre compagnie, il quitte alors l’école en

terminale.
Il se fait remarquer par le cinéma en 1978, après avoir monté une pièce à Avignon. Son 1er rôle dans un long métrage « Nous étions Un seul homme » est un des premiers films à montrer l’homosexualité en France.

Le pull-over rougeEnsuite, il tourne dans « Le pull-over Rouge ».

Tout le monde le demande, mais il reste exigeant. « Je me suis marginalisé parce que je l’ouvrais probablement un peu trop. J’avais envie de parler de mes origines, des minorités et surtout de ne pas subir la médiocrité »
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LA MÉMOIRE DE SES RACINES

 

 

«U

ne fois que je me suis senti suffisamment intégré, mais vraiment intégré, je parlais bien le Français, que je pouvais draguer toutes les filles françaises, que je pouvais prétendre être comme tout le monde, physiquement, et mentalement, j’ai cherché forcément à marquer ma différence, pour le plus. La vie, la maturation m’a poussé à ça. Aujourd’hui ça apparaît dans mes films : une synthèse de ce que j’ai appris de l’Occident, et de ce que j’ai reçu de mon grand père, les histoires Soufi, la culture caucasienne, la Russie. C’est un mélange de tout ça qui fait que ce que je réalise aujourd’hui me ressemble vraiment, d’autant plus que je ne fais pas exprès, c’est naturel. » Effectivement dans son travail, cela se ressent. Il a besoin que ce soit poétique, métaphorique, pour que celui qui regarde se fasse sa propre idée. « Cela, je pense que ça vient de ma culture, de ma personnalité. Ma culture, c’est la synthèse de l’Orient et de l’Occident. »

Même si selon lui la culture arménienne est assez occidentale par rapport à d’autres. Il pense aujourd’hui que c’est « cet approfondissement entre la sensibilité que l’on a de notre propre culture, et ce qu’on a acquis et qui est devenu à soi, qui fait la richesse. Aujourd’hui je ne peux pas dire ce qu’il y a de français ou d’arménien en moi. Tout ce que je sais c’est que cela a fusionné parce qu’il y a eu une acceptation de l’un et de l’autre. La richesse est de pouvoir m’exprimer en Français, en France, mais avec une sensibilité qui vient d’ailleurs. C’est une chance, plus qu’un appauvrissement, ou une frustration puisque je sens que je peux aller vers les autres avec quelque chose à moi. Mais il a fallu du temps, pour trouver la mesure de cela, la bonne distance pour que ce qu’on a à dire, qui est différent dans la façon de le dire, puisse atteindre les autres. C’est ça l’intégration réelle : trouver la bonne distance entre ce qu’on avait, ce qu’on a acquis et qu’on a transcendé pour pouvoir donner aux autres.»

Quand il se tourne vers la réalisation, il ressent le besoin d’effectuer un travail de mémoire, « D’abord la mienne, et ensuite celle de ce génocide mal connu, et non reconnu pour faire parler les gens avant qu’ils ne disparaissent. Mon grand-père qui allait disparaître et mon premier fils qui allait naître, tout ça est très personnel. On croit toujours qu’on a des missions à accomplir, ce qui est vrai dans le fond ; mais si tout cela ne correspond pas dans la vie quotidienne à des nécessités personnelles, c’est artificiel. C’est une œuvre de missionnaire et pas d’artiste. Moi je suis plutôt du côté de l’art que de celui d’une mission politique. Je n’ai jamais appartenu à un parti ni une association. Mais j’ai créé une association arménienne audiovisuelle, c’était justement pour recueillir les images de ceux qui allaient partir. Ils sont tous morts aujourd’hui. Mais on a 25 h de témoignages. Il y avait cette quête de quelque chose qui a été perdue, et qui aurait été définitivement perdue, si on n’en parlait pas. » La réalisation lui permet donc de replonger dans la mémoire de l’enfance en quelque sorte ; dans l’enfance de mon grand père. »
« C’est une nécessité de se rappeler, parce qu’il y a peu d’Arméniens. Nous ne sommes que 7 millions d’Arméniens, dans le monde, éparpillés en plus. C’est rien en nombre. Il y a peu d’Arméniens complètement assimilés. Mais tant mieux en quelque sorte, cela signifie que la culture était suffisamment ancrée, suffisamment belle au niveau de la sensibilité. Il y a des valeurs universelles que tous les peuples véhiculent, mais il y a des peuples qui le savent plus que d’autres. Par exemple, chez les Arméniens, le fait d’être toujours envahi, dominés, tiraillés, éparpillés, a emmené une sorte de notion d’être utile à l’humanité. Cette culture a quelque chose à donner aux autres. » Selon lui, les Arméniens arrivés en France ont très vite intégré les règles et les lois de la France. Par reconnaissance d’une part, et par affinités aussi. Une sorte de respect mutuel, « vous nous avez aidés, vous nous avez sauvés, on est des miraculés. Sur leur billet en arrivant en France, il était écrit « sans retour », cela voulait dire qu’il fallait qu’ils réussissent là où ils arrivaient, c’est un signe ça. »

Sa démarche personnelle, « de redevenir arménien, après s’être totalement intégré, c’était cette façon d’intégrer ce devoir de mémoire, par respect de mes grands-parents et de tous ceux qui sont morts sans savoir qu’on parlerait d’eux un jour. Par respect pour une culture, mais pas par militantisme. »
« La question de la mémoire surgit lorsqu’un enfant naît de toi : qu’est ce que tu vas lui donner, lui transmettre ? Pour mon fils aîné, c’était presque trop. Je l’ai appelé d’un prénom arménien, alors que moi j’en porte un français. Ma compagne est arménienne, mais née à Paris. J’étais incapable de faire un enfant avec une fille qui n’aurait pas été d’origine arménienne ; c’est formulable, mais pas explicable, ce n’est pas rationnel. Je me rappelais la parole de mon grand-père, qui, sans me culpabiliser, me disait que j’étais le dernier des Avédikian, il fallait que quelque chose continue. »

Ses fils savent très bien qui ils sont, par leurs prénoms, les films qu’il a fait. Ils n’ont pas eu à se poser le problème de l’intégration, ils sont Français à part entière, mais savent qu’ils ont quelque chose de différent qu’ils peuvent communiquer, ils ont une culture. Pour lui, une des particularités arméniennes est de s’intégrer et aussi de continuer.

Au début, les parents de Serge, ont été quelque peu effrayés par son intérêt pour l’Arménie. « Ils se sont dit que j’étais tombé sur la tête : qu’est ce qui lui prend, il était parti dans une carrière d’acteur, il allait gagner de l’argent ! Ils n’avaient pas tort de penser ça, dans un sens j’étais vraiment tombé sur la tête, mais dans le sens positif. Ma tête avait complètement chaviré. J’ai fait un choix, le choix de revenir au théâtre, et de réaliser des films plutôt que de jouer dans des films bidons. » Mais ses parents ont vite compris la nécessité de se tourner vers l’Arménie. « Ils ont trouvé la mémoire de leurs parents, avec qui ils avaient peu parlé par rapport à nous. La troisième génération a plus parlé avec la première que la deuxième, puisqu’elle cherchait à s’intégrer. Mes grands-parents au début ne comprenaient pas qu’ils cherchent à tout prix à partir. Après ils ont compris parce qu’il y avait une réelle souffrance, c’était l’URSS… Je crois que c’est une génération sur deux la préoccupation de la mémoire, surtout quand il y a des enjeux d’intégration. » La France, c’est chez lui, l’Arménie c’est la mémoire de l’enfance, « Peut être que le vrai chez moi, c’est dans la mémoire de ce qui a été avant moi. »

 

 

AUJOURD’HUI, L’ÉQUILIBRE…

 

 

A

ujourd’hui, il a décidé d’enlever de la fiche de présentation de ses films dans des festivals où il est né car cela induit en erreur selon lui. « Le mot immigré, pour moi induit de retourner. Cela signifie ne pas être là où on était censé être au départ. L’immigration c’est une culture, et la vraie culture de l’immigré, c’est l’intégration. Mais je ne veux pas être un porte-drapeau, je ne porte pas mon « Arménité » en bandoulière. Je porte juste la dualité en moi. » « Je me suis longtemps senti apatride, aujourd’hui je m’en fous. »
Actuellement, il prépare un film sur le village de naissance de son gd père. Il est né dans un endroit inaccessible en Anatolie (Turquie actuelle). Sa première démarche s’est portée sur « l’accessible » : l’Arménie, la France, sur la diaspora et l’Arménie soviétique. Maintenant que tout cela est digéré, il se tourne vers la mémoire de quelque chose de complètement englouti, de complexe, la terre promise que les Arméniens n’auront jamais. Il s’est rendu 2 fois dans le village de son grand-père en Turquie, « L’intégration c’est un vrai mouvement d’aller – retour. »
Dans un de ses derniers films, il joue le rôle d’un Turc anti-arménien d’extrême droite. Au départ, il devait jouer un avocat. Lui-même s’est proposé pour ce rôle. Le réalisateur au début avait peur de la réaction du public et de la profession : un Arménien qui joue un Turc… Finalement, le public a applaudi. Lui a juste fait son travail d’acteur, les acteurs n’ont pas de nationalités selon lui. Aujourd’hui, il se sent bien. Ce qu’il fait lui ressemble, marqué par cet équilibre qu’il a en lui : un doux mélange d’Arménie et de France ou le contraire.
 

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